Statère en or frappé à Sardes sous Crésus, lion attaquant un taureau, vers 560 à 546 avant notre ère, Metropolitan Museum of Art

De Babylone au CERN : la longue conquête de l’or pur

Statère de Crésus, Sardes, v. 560-546 av. n. è. · Metropolitan Museum of Art

L’or pur n’existe pas dans la nature. Chaque lingot titré 999,9 millièmes renferme une histoire de trois millénaires et demi : on y purifie le métal au feu, au sel, à l’acide, au chlore, à l’électricité, et l’on y croise un roi trompé sur la marchandise, un prix Nobel parti chercher l’or des océans et le plus grand collisionneur du monde, qui a réussi la transmutation sans le vouloir. Panorama.

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Un métal qui naît toujours allié

L'homme fond l'or depuis plus de six mille ans : les parures de la nécropole de Varna, sur la mer Noire, en témoignent. Mais fondre n'est pas purifier. L'or natif, celui des rivières et des filons, n'est jamais pur : l'argent l'accompagne toujours, le cuivre souvent. Les fleuves d'Anatolie roulaient un alliage naturel d'or et d'argent que les Anciens appelaient électrum, si ambigu qu'on le tenait parfois pour un métal à part entière.

La pureté n'est donc pas un état de la nature. C'est une technologie, l'une des plus anciennes du monde, et son histoire a des lieux, des dates et des noms. Affiner, c'est séparer l'or de tout ce qui n'est pas lui. Trois mille cinq cents ans d'essais, d'erreurs et de trouvailles tiennent en trois gestes, toujours les mêmes : chauffer, dissoudre, recommencer plus finement.

Babylone : le four comme juge de paix

Au quatorzième siècle avant notre ère, l'or circule déjà entre les cours du Proche-Orient comme instrument de diplomatie. Les archives d'Amarna, en Égypte, conservent la correspondance des rois de Babylone avec le pharaon. Sur la tablette EA 10, Burna-Buriash II se plaint d'Akhenaton en des termes que n'importe quel fondeur comprendrait encore :

« Les vingt mines d'or que l'on a apportées ici n'étaient pas complètes. Quand on les a mises au four, il n'en est pas sorti cinq mines d'or. » Tablette EA 10, lettres d'Amarna, traduction d'après William L. Moran.

Vingt mines, c'est une dizaine de kilogrammes. Passé au four, le cadeau royal en a rendu moins d'un quart. Tout est déjà là : l'écart entre le poids annoncé et le métal fin, le four qui départage, et l'une des toutes premières réclamations sur titre de l'histoire écrite. Entre puissances comme entre particuliers, la confiance ne s'est jamais déclarée : elle s'est toujours mesurée au feu.

Pendentifs et perles en or de Dilbat, Babylonie, dix-huitième au dix-septième siècle avant notre ère, Metropolitan Museum of Art
Pendentifs et perles en or trouvés près de Dilbat, Babylonie, dix-huitième au dix-septième siècle avant notre ère. Metropolitan Museum of Art, New York.

Les fours de l'âge du bronze savaient pourtant déjà beaucoup : la coupellation, pratiquée depuis des siècles, entraînait le plomb et les métaux vils dans une cendre poreuse et rendait un métal précieux propre. Mais elle avait une limite structurelle : l'argent restait. On savait juger l'or ; on ne savait pas encore le finir.

Sardes : la première raffinerie du monde

La solution apparaît au sixième siècle avant notre ère à Sardes, capitale du royaume de Lydie, sur les rives du Pactole. Le torrent charriait des paillettes d'électrum arrachées au mont Tmole, un or naturellement chargé d'argent. Les ateliers d'Alyatte puis de Crésus mettent au point le geste qui manquait : la cémentation au sel. Le métal est martelé en feuilles minces, empilé dans des pots de terre entre des lits de sel, puis maintenu des jours durant à haute température, sous le point de fusion. Le chlore du sel attaque l'argent et l'emporte en chlorure dans les parois du pot ; l'or, inattaquable, reste.

Ce n'est pas une légende de plus autour de Crésus : les fouilles archéologiques de Sardes ont retrouvé le quartier des orfèvres, ses fours, ses coupelles et jusqu'aux gouttelettes d'or perdues dans le sol. C'est, à ce jour, la plus ancienne raffinerie d'or identifiée par l'archéologie. Sa conséquence dépasse la métallurgie : avec un or enfin séparé de son argent, la Lydie frappe les créséides, premières monnaies d'un système bimétallique or et argent. La pureté cesse d'être un secret d'atelier pour devenir une garantie du pouvoir, et l'expression « riche comme Crésus » dit encore, sans le savoir, le prestige du premier or affiné.

Vase en or martelé à protomé de créature léonine ailée, empire achéménide, cinquième siècle avant notre ère, Metropolitan Museum of Art
Vase à protomé de créature léonine ailée, or martelé, empire achéménide, cinquième siècle avant notre ère. Metropolitan Museum of Art, New York.

Le Metropolitan Museum de New York conserve un vase perse à tête de lion ailé, façonné au siècle suivant dans l'empire qui s'était emparé de Sardes. Sa masse : un kilogramme d'or, très exactement celle du lingot de référence des salles des coffres d'aujourd'hui. Vingt-cinq siècles ont passé ; la balance n'a pas changé d'avis.

Le legs des alchimistes : dissoudre le roi des métaux

Les alchimistes ont poursuivi pendant des siècles la transmutation du plomb en or, et l'ont manquée. Mais en cherchant, ils ont trouvé autre chose. À la fin du treizième siècle, le corpus attribué à Geber décrit un mélange d'acide nitrique et d'acide chlorhydrique capable de dissoudre l'or, seul liquide au monde à y parvenir. On le baptise eau régale, l'eau royale, puisqu'elle seule fait plier le roi des métaux.

Le paradoxe fondateur de l'affinage moderne est là : pour purifier l'or, il faut d'abord accepter de le perdre de vue. Le dissoudre entièrement, écarter ce qui l'accompagnait, puis le faire réapparaître, seul, par précipitation. Les Monnaies européennes en tireront des siècles de pratique, l'inquartation à l'acide nitrique d'abord, le départ à l'eau régale ensuite. L'alchimie a manqué son but et réussi autre chose : la chimie de l'or.

1867, 1874 : sept années qui inventent l'or moderne

Deux dates, deux hommes, deux idées opposées : l'essentiel de l'or que le monde affine aujourd'hui descend de l'une ou de l'autre. En 1867, Francis Bowyer Miller, essayeur à la Monnaie de Sydney, brevette l'affinage au chlore gazeux. Injecté dans le métal en fusion, le chlore se combine aux métaux communs puis à l'argent, qui remontent en chlorures à la surface du bain ; l'or, qui ne forme pas de chlorure stable à ces températures, reste au fond du creuset. En quelques heures, le bain titre environ 99,5 %. Vingt-cinq siècles après les pots de Sardes, le sel reprenait du service à l'état pur : la cémentation durait des jours, le chlore de Miller conclut en heures.

En 1874, Emil Wohlwill prend à Hambourg le chemin inverse : non plus chasser les impuretés hors de l'or, mais faire sortir l'or lui-même. Coulé en anode et plongé dans un bain d'acide chloraurique, le métal se dissout sous l'effet du courant et se redépose sur la cathode, atome par atome, en abandonnant ses impuretés en solution. Au terme du cycle : 99,999 %, les cinq neufs, le sommet de l'échelle. Le procédé est exigeant, l'anode doit déjà titrer 95 % et plus, mais nul n'a fait mieux depuis cent cinquante ans.

Entre les deux, l'eau régale des alchimistes est devenue la voie de référence du recyclage à haute valeur : une étude publiée en 2020 dans l'International Journal of Life Cycle Assessment, menée avec des raffineries allemandes de pointe, la décrit comme le procédé le plus employé du secteur, capable d'atteindre 99,99 %. Trois procédés, un partage des rôles : le chlore dégrossit, l'acide recycle, l'électrolyse parachève.

Les voies abandonnées : le mercure, l'océan, le cyanure

L'histoire de l'affinage est aussi celle des chemins qu'on a cessé de suivre. Le plus ancien est le mercure : son amalgame avec l'or, connu depuis l'Antiquité, a doré les coupoles et récupéré les poudres fines pendant deux mille ans. Sa toxicité l'a fait bannir des laboratoires professionnels, et la convention de Minamata, signée en 2013, s'emploie à le faire reculer là où il survit, dans l'orpaillage artisanal.

Le plus romanesque est l'océan. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, Fritz Haber, prix Nobel de chimie, cherche dans l'eau de mer de quoi payer les réparations imposées à l'Allemagne : la littérature de l'époque promettait jusqu'à 65 milligrammes d'or par tonne d'eau. Six ans de campagnes discrètes, d'analyses et de traversées océanographiques rendent leur verdict : quelques millionièmes de gramme par tonne, des milliers de fois moins qu'espéré. Haber renonce en 1926. Les océans contiennent bien des millions de tonnes d'or ; ils les gardent, diluées au point de coûter plus cher à réunir qu'elles ne vaudront jamais. La mer promettait ; elle n'a rien tenu. L'or physique ne promet pas. Il existe.

Le plus industriel enfin : la cyanuration, brevetée à Glasgow en 1887, qui permit d'extraire l'or des minerais les plus pauvres et porta la production mondiale au vingtième siècle. Elle relève de l'extraction minière, non de l'affinage, et son bilan environnemental a fini par la rattraper : après l'accident de Baia Mare, en Roumanie, qui répandit en 2000 du cyanure jusque dans le Danube, la Hongrie a interdit cette technologie en 2009 et le Parlement européen a appelé en 2010 à son interdiction générale dans l'Union. L'industrie elle-même explore la sortie : en 2014, une première usine commerciale au thiosulfate, sans cyanure, est entrée en service dans le Nevada. Un procédé n'est jamais acquis : il reste le meilleur jusqu'à ce qu'on fasse plus propre.

La transmutation a fini par réussir, et cela ne change rien

Restait le vieux rêve, le vrai : fabriquer l'or. Il s'est réalisé en laboratoire, et son bilan est la meilleure leçon d'économie du métal. En mai 2025, la collaboration ALICE du CERN a publié dans Physical Review C la mesure d'une transmutation bien réelle : quand deux noyaux de plomb se frôlent sans se toucher dans le Grand collisionneur de hadrons, leurs champs électromagnétiques peuvent arracher trois protons à l'un d'eux. Le plomb, 82 protons, devient de l'or, 79 protons. Les alchimistes visaient juste, à trois protons près.

Les quantités, elles, remettent chacun à sa place. Sur toute la campagne 2015 à 2018, les quatre grandes expériences du collisionneur ont produit quelque 86 milliards de noyaux d'or : 29 picogrammes, vingt-neuf millièmes de milliardième de gramme, aussitôt pulvérisés contre les parois du tube à vide. Au rythme mesuré, réunir un seul gramme d'or demanderait environ dix fois l'âge de l'univers. Le problème de l'or n'est donc pas d'en fabriquer. C'est d'honorer celui qui existe.

La mine du futur est au-dessus du sol

Car l'or déjà extrait ne disparaît pas. Le World Gold Council estime à environ 220 700 tonnes tout l'or sorti de terre depuis les origines, dont les deux tiers depuis 1950 : un cube de 22,5 mètres d'arête à peine, où l'essentiel de Varna, de Sardes et de Babylone existe encore, refondu de siècle en siècle. Inoxydable et indestructible, l'or est le seul métal dont l'humanité n'a presque rien perdu.

La conséquence s'impose d'elle-même : la plus grande mine d'or du monde n'est plus un trou, c'est le stock au-dessus du sol. Les procédés suivent. Depuis 2023, la Monnaie royale britannique récupère au pays de Galles l'or des cartes électroniques par une chimie à température ambiante qui le cible en quelques secondes, avec une capacité allant jusqu'à 90 tonnes de cartes par semaine. Et l'étude de 2020 citée plus haut a chiffré l'écart : affiner un kilogramme d'or recyclé émet environ 53 kilogrammes d'équivalent CO2, contre quelque 16 tonnes pour l'or de mine, un rapport d'un à trois cents. Trente-cinq siècles après le four de Babylone, la question n'est plus de savoir si l'on peut refaire de l'or pur avec du vieux métal : c'est devenu la manière la plus exacte et la plus sobre d'en produire.

C'est dans cette histoire que s'inscrit, modestement, le travail quotidien de Gold & Silver Company (GSC), Fonderie-Raffinerie intégrée à Dottignies (Mouscron), qui analyse, fond, affine et frappe le métal sous un même toit, sous l'agrément de la Monnaie Royale de Belgique et le contrôle de notre essayeur. D'après notre expérience sur le terrain chez Gold & Silver Company, une question revient sans cesse à la pesée : de vieux bijoux peuvent-ils vraiment redevenir de l'or pur ? Trois millénaires et demi d'histoire répondent par l'affirmative. Notre stock, c'est vous. Notre certification, c'est nous. Et le résultat se tient sur la fiche du lingot d'or de 10 grammes, du poinçon tête d'aigle au scellé numéroté, titré Au 999,9, bien au-delà du seuil de 995 millièmes que la directive TVA 2006/112/CE fixe pour l'or d'investissement.

L'affinage en neuf dates
VIe s. av. n. è.Cémentation au sel à Sardes : l'or se sépare enfin de l'argent ; premières monnaies d'or affiné sous Crésus.
Vers 1300Le corpus attribué à Geber décrit l'eau régale, seul liquide capable de dissoudre l'or.
1867Procédé Miller à Sydney : le chlore gazeux porte le bain à environ 99,5 % en quelques heures.
1874Électrolyse de Wohlwill à Hambourg : 99,999 %, le sommet de l'échelle.
1887Cyanuration brevetée à Glasgow : l'extraction des minerais pauvres change d'échelle.
1920 à 1926Fritz Haber cherche l'or dissous des océans ; les teneurs réelles enterrent le projet.
2014Première usine commerciale au thiosulfate, sans cyanure, dans le Nevada.
2023L'or des déchets électroniques récupéré à température ambiante au pays de Galles.
2025Le CERN mesure la transmutation du plomb en or : 29 picogrammes, aussitôt détruits.

Trois questions sur la pureté de l'or

L'or pur existe-t-il à l'état naturel ?

Non. L'or natif est toujours allié, à l'argent d'abord, souvent au cuivre ; l'électrum des fleuves d'Anatolie en est l'exemple le plus célèbre. Un titre de 999,9 millièmes est toujours le produit d'un affinage, jamais un état de départ.

Pourquoi les lingots titrent-ils 999,9 millièmes et non 1 000 ?

Parce qu'une pureté absolue ne se prouve pas : il subsiste toujours des traces mesurables. L'électrolyse atteint 99,999 % pour des usages de laboratoire, la norme de l'or d'investissement est 999,9, et le droit européen fixe le seuil légal à 995 millièmes. Le titre s'arrête là où la mesure sait garantir.

Peut-on fabriquer de l'or ?

Oui, et cela ne sert à rien : le CERN en a produit 29 picogrammes en quatre années de campagne, détruits sitôt créés, et il faudrait environ dix fois l'âge de l'univers pour en réunir un gramme. L'or qui compte est déjà sur Terre : on l'extrait, on le recycle, on l'affine.